Lors de notre passage à Phnom Penh, nous avons choisi de faire 2 « visites » fortes : Tuol Sleng (S21) et les killings fields de Choeung Ek, deux sites témoins des atrocités dont l’Homme est capable.

Qu’est ce que le tourisme sombre ?

Le tourisme sombre (ou noir) consiste à visiter des lieux marqués par la souffrance et la mort. On pourrait trouver cette curiosité gênante, morbide, voire carrément déplacée. Peut-être. A-t-on vraiment besoin de nous retrouver sur ces lieux pour connaitre l’Histoire ? Je ne sais pas. Ce qui est sûr, c’est que l’Histoire y est beaucoup plus réelle. On se sent beaucoup moins détaché. Il faut parfois le voir pour y croire. Et en fait, je trouve que ce type de tourisme est une bonne chose. Cela informe, ouvre les yeux, fait réagir (en principe), fait aussi réfléchir et donne une nouvelle vision de l’humanité. Cela permet aussi de comprendre le présent… Je préfère donc l’appeler le tourisme de mémoire. Dans cet article, vous ne trouverez pas de photos chocs, juste un récit et des ressentis…

Comprenons d’abord le contexte

Il faut savoir que Tuol Sleng et Choeung Ek sont des sites historiques importants mais ne sont pas les seuls du pays… Après des siècles de tutelle, annexion, protectorat… le Cambodge devient enfin indépendant en 1953. Pas vraiment le temps de se réjouir que le pays est tourmenté par une instabilité politique et une guerre civile, puis est entrainé malgré lui dans la guerre du Vietnam, faisant du Cambodge le pays le plus bombardé de toute l’Histoire. Après le désengagement des USA, le communisme gagne le pays et le groupe extrémiste des Khmers Rouges mené par Pol Pot parvient à prendre le pouvoir en 1975. Il démarre dès lors son terrible dessein de purification du pays de toute forme de culture : le génocide cambodgien va causer la mort de près de 25% de la population du pays.

La phase 1 commence par un plan secret de migration de toute la population cambodgienne vers les campagnes. Toutes les villes sont ainsi vidées (Phnom Penh par exemple est vidée de toute sa population en 2 jours). Partis sans rien et dans la précipitation, beaucoup décèdent lors de la migration. D’autres décèdent des suites de leurs nouvelles conditions de vie (travail forcé en campagne). Et les autres…

Le musée du génocide Tuol Sleng (S21)

Tuol Sleng fut jadis une école où des jeunes couraient, jouaient et riaient. Sous l’ère des Khmers Rouges, les quatre bâtiments de l’enceinte sont transformés en un centre de torture particulièrement violent vis-à-vis de toute personne considérée ou soupçonnée d’être un intellectuel et cultivé.

Comment se passe la visite de Tuol Sleng ?

Aujourd’hui, les bâtiments se visitent comme un musée, où l’on passe de salle en salle en suivant un parcours numéroté. L’audio-guide traduit en français est d’ailleurs très bien fait et permet de mieux comprendre ce qu’il s’y passait. L’entrée + audio-guide coûte 6 USD, ce qui finalement n’est pas tant que ça au vu de la qualité de la visite.

Le guide audio nous raconte l‘histoire des bâtiments, des salles et des personnages marquants. Des panneaux relatent des témoignages et des histoires. Un nombre impressionnant de photos de victimes sont affichées. Hommes, femmes, enfants.

  • Environ 16 000 personnes seraient passées par Tuol Sleng et seulement 7 en sont ressorties vivantes lors de la libération du camp;
  • parmi ces survivants, un certain Vann Nath, relate à travers ses peintures exposées dans le musée la vie des victimes et les méthodes de tortures employées. Sensibles s’abstenir;
  • Le mode opératoire était toujours le même : chaque victime était photographiée, répertoriée et on lui écrivait sa biographie. Puis, la torture servait à obtenir de faux aveux justifiant le meurtre qui en suivait;
  • La paranoïa communiste a conduit d’anciens cadres Khmers Rouges dans les cellules de ce centre (c’est fou ! ils s’entretuaient même au sein de leur organisation !);
  • On peut y lire les témoignages et la vie actuelle d’anciens employés Khmers Rouges;
  • On fait notamment la connaissance de Bophana (exécutée à cause de ses lettres d’amour) ou de ce Néo-Zélandais arrêté dans les eaux cambodgienne alors qu’il parcourait le monde;
  • Nous ne comprenons pas pourquoi Polpot a pu finir sa vie tranquillement en Thaïlande et pourquoi le tardif procès international des hauts dirigeants du parti est toujours en cours, plus de 40 ans après…

Tuol Sleng S 21

Ce que je retiens de la visite :

Bref, comme je le disais plus haut, le musée interpelle et fait réfléchir. On pense, on imagine les conditions des victimes, on prend du recul. On essaie de comprendre. Les visiteurs déambulent dans le silence. Ce musée a pour objectif d’informer et de raconter les faits pour que cela ne se reproduise plus, de faire de chaque visiteur un témoin de ce passé, comme le conclut l’audio-guide. J’espère à travers cet article, un peu comme un relai, transmettre une once d’information et vous donner l’envie de le visiter ou d’en savoir plus.

Car voyager, ce n’est pas que des plages et des paysages, c’est aussi en savoir plus sur un pays, apprendre de lui, en ressortir plus riche et partager cette richesse.

Je pourrais vous en raconter encore et encore tant le musée du génocide Tuol Sleng regorge d’informations et d’archives sur cette époque. Nous y sommes restés un bon 4h à écouter tous les récits, à lire les panneaux… mais je vais m’arrêter là. Si l’histoire du pays vous intéresse, vous trouverez plus de détails sur la toile. Si vous êtes au Cambodge, il faut absolument coupler la visite du musée avec celle des killings fields de Choeung Ek. Les deux sont complémentaires.

Les killings fields de Choeung Ek

Choeung Ek fut jadis un cimetière chinois dont nous pouvons voir quelques vestiges lors de la visite. Sous l’ère des Khmers Rouges, le lieu est transformé dans le plus grand secret en un centre d’extermination où étaient notamment amenés les détenus de Tuol Sleng. Ce n’est qu’après la chute du régime qu’un paysan découvre par hasard ce lieu, ses fosses et cet arbre…

Comment se déroule la visite de Choeung Ek ?

Là aussi l’audio-guide est très bien fait. Je le recommande vivement pour ne pas passer à côté de la visite. Il coûte également 6 USD avec l’entrée. Le visite dure plus ou moins 2 heures. Un parcours numéroté et des explications audio nous relatent la vie dans ce lieu et le déroulement des exécutions.

  • Le mode opératoire était toujours le même : les victimes étaient amenées les yeux bandés en camion (pensant peut-être être libérées grâce aux faux aveux faits à Tuol Sleng). Les exécutions étaient faites à coup de machettes, marteaux ou tout autre objet agricole permettant d’économiser des balles de fusil. Avec en fond sonore des chants de propagande relayés dans les hauts-parleurs installés pour masquer les cris et les activités de ce lieu. Les sons sont reconstitués dans le guide audio;
  • Des ossements ont été retrouvés dans plus d’une centaine de fosses. Aujourd’hui encore, des ossements et des habits remontent régulièrement à la surface, bloqués par exemple dans des racines d’arbre, comme nous le constatons lors de la visite.

Le parcours nous mène entre les fosses. L’audio-guide nous fait écouter le témoignage de l’un des tortionnaires. Ahurissant ! Et puis il y a cet arbre… où les bébés étaient tenus par les pieds avant d’être explosés sur l’arbre puis jetés dans une fosse. Oui vous avez bien lu… La visite se finit par un mémorial où sont exposés les ossements inhumés de plusieurs milliers de personnes. Des étiquettes ont été apposées sur les crânes permettant d’identifier la tranche d’âge, le sexe et l’origine du décès. Des visiteurs ne peuvent retenir leurs larmes de tristesse. Il est clair que ce n’est pas une visite joyeuse.

Choeung Ek

Ce que je retiens au final :

A travers les visites de Tuol Sleng et Choeung Ek, on comprend mieux l’état actuel du pays et pourquoi il est si en retard dans son développement. J’ai découvert l’histoire du génocide cambodgien et je trouve incroyable qu’on ne nous l’apprenne pas à l’école. C’est encore plus incroyable de se dire que les pays occidentaux n’avaient pas connaissance de ce qu’il s’y passait à l’époque… (des émissaires Suédois ont d’ailleurs été complètement « aveuglés » par la propagande lors de leur visite chez les Khmers Rouges).

Encore aujourd’hui, dans notre monde moderne « évolué », des barbaries ont lieu tous les jours. Combien de peuples sont actuellement victimes d’atrocités à l’abri des regards ? Faut-il fermer les yeux car ce ne sont pas nos affaires ? Bref, comme je le disais, cette forme de tourisme fait réfléchir et c’est une bonne chose !

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